• Festival AMOUR & ANARCHIE 2017

    Amour & Anarchie – 30e Festival international du film de Helsinki
    14.-24.09.2017

    Le Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie a lieu chaque année, depuis 1988, en septembre. Il fête cette année sa 30e édition qui s’ouvrira avec le film du cinéaste italien Luca Guadagnino « Call Me by Your Name », et se clôturera avec « The Square », Palme d’or du dernier Festival de Cannes 2017, du réalisateur suédois Ruben Östlund. Invité d’honneur du Festival Amour et Anarchie, Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon et délégué général du Festival de Cannes, viendra présenter son premier film « Lumière ! L’aventure commence », 108 films de 50 secondes signés des pionniers du cinéma, en hommage à l’oeuvre des frères Lumière. Seront également présents au Festival, le réalisateur français Gilles Bourdos avec son dernier film « Espèces menacées » qui nous vient directement du festival de Venise La Mostra, ainsi que deux cinéastes français habitués du festival A&A, J. F. Ossang qui viendra présenter « 9 doigts », film noir d’anticipation, et Jean-Michel Roux dont le dernier essai cinématographique en finnois « Pohjolan Enkeli » (L’Ange du Nord) sera présenté en avant-première lors du festival, dans le cadre de la célébration officielle du centenaire de la Finlande.

    Le Festival Amour & Anarchie – le plus grand festival du film de Finlande et, également, le plus accessible –, met en valeur de nouveaux films inventifs, visuellement étonnants et controversés, révèle les talents prometteurs de demain.
    Parfois décoiffant, mais à voir !

    Cette année, au programme des quelque 180 longs et 200 courts métrages d’environ 50 pays présentés lors des 11 jours de cette 30e édition, une sélection des meilleurs films français et francophones dernièrement sortis, dont :

    French Touch Selection

    Olivier Assayas: PERSONAL SHOPPER (2016)
    16.9.17 13:30 Kinopalatsi 2
    19.9.17 16:00 Kinopalatsi 8
    22.9.17 21:00 Kinopalatsi 8

    Cédric Klapisch : CE QUI NOUS LIE/VIINITILAMME RANSKASSA (2017)
    18.9.17 20:30 Riviera
    22.9.17 21:00 Kesäkino Engel

    Barbet Shroeder : LE VÉNÉRABLE W. (2017)
    21.9.17 21:00 Kinopalatsi 7
    18.9.17 18:30 Orion

    Barbet Shroeder : AMNESIA (2015)
    18.9.17 16:00 Orion
    16.9.17 21:15 Korjaamo Kino Elokuvasali

    Lucas Belvaux : CHEZ NOUS/THIS IS OUR LAND (2017)
    15.9.17 18:45 Kinopalatsi 10
    17.9.17 21:15 Kinopalatsi 10
    18.9.17 16:15 Kinopalatsi 10

    Emmanuelle Bercot : LA FILLE DE BREST/150 MILLIGRAMS (2016)
    17.9.17 15:45 Kinopalatsi 2
    20.9.17 16:00 Korjaamo Kino Elokuvasali
    23.9.17 12:00 Korjaamo Kino Elokuvasali
    16.9.17 21:00 Korjaamo Kino Kulmasali

    Gilles Bourdos : ESPÈCES MENACÉES/ENDANGERED SPECIES (2017)
    21.9.17 16:15 Kinopalatsi 1
    16.9.17 20:45 Kinopalatsi 2
    15.9.17 21:00 Kinopalatsi 8

    Léonor Serraille : JEUNE FEMME/MONTPARNASSE BIENVENÜE (2017)
    19.9.17 16:00 Kinopalatsi 7
    24.9.17 11:45 Kinopalatsi 7
    17.9.17 16:15 Korjaamo Kino Elokuvasali

    Nicolas Bedos : MONSIEUR & MADAME ADELMAN (2016)
    17.9.17 18:30 Kinopalatsi 6
    21.9.17 16:00 Kinopalatsi 8
    15.9.17 18:30 Korjaamo Kino Kulmasali

    Autres sélections

    Thierry Frémaux, Louis & Auguste Lumière : LUMIÈRE ! L’AVENTURE COMMENCE (2016)
    22.9.17 18:30 Savoy-teatteri
    23.9.17 21:00 Kesäkino Engel

    Agnès Varda : VISAGES,VILLAGES/KASVOT,KYLÄT (2017)
    23.9.17 16:15 Andorra

    Claire Denis : UN BEAU SOLEL INTÉRIEUR (2017)
    24.9.17 16:00 Savoy-teatteri

    Julie Delpy : 120 BATTEMENTS PAR MINUTE/BPM[BEATS PER MINUTE] (2017)
    17.9.17 15:45 Savoy-teatteri

    François Ozon : L’AMANT DOUBLE (2017)
    21.9.17 21:00 Savoy-teatteri
    15.9.17 15:45 Kinopalatsi 2
    18.9.17 20:45 Kinopalatsi 2

    Arnaud Desplechin : LES FANTÔMES D’ISMAËL/ISMAEL’S GHOSTS (2017)
    16.9.17 16:15 Kinopalatsi 1
    21.9.17 18:30 Kinopalatsi 7
    19.9.17 21:15 Kinopalatsi 9

    Laurent Cantet : L’ATELIER/THE WORKSHOP (2017)
    18.9.17 18:30 Kinopalatsi 7
    23.9.17 16:00 Kinopalatsi 8
    17.9.17 18:45 Kinopalatsi 9

    Claude Barras : MA VIE DE COURGETTE/ELÄMÄNI KESÄKURPITSANA (2016)
    20.9.17 9:30 Orion

    Kiyoshi Kurosawa : LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE/DAGUERROTYPE (2016)
    15.9.17 16:00 Kinopalatsi 9
    18.9.17 18:30 Korjaamo Kino Elokuvasali
    19.9.17 15:45 Andorra

    René Laloux : LA PLANÈTE SAUVAGE/FANTASTIC PLANET (1973)
    17.9.17 14:00 Orion
    19.9.17 16:00 Orion
    23.9.17 21:00 Orion

    Mikaël Dudok de Wit : LA TORTUE ROUGE/THE RED TURTLE (2016)
    15.9.17 21:00 Kesäkino Engel
    16.9.17 13:45 Savoy-teatteri
    23.9.17 14:00 Kinopalatsi 6

    Arthur de Pins, Alexis Ducord : ZOMBILLÉNIUM (2017)
    17.9.17 20:45 Kinopalatsi 2
    18.9.17 18:15 Kinopalatsi 2
    16.9.17 18:30 Kinopalatsi 8

    Alain Gomis : FÉLICITÉ (2017)
    16.9.17 16:00 Kinopalatsi 8
    20.9.17 18:45 Korjaamo Kino Elokuvasali
    22.9.17 21:00 Kino Engel 2

    Michel Hazanavicius : LE REDOUTABLE/REDOUBTABLE (2017)
    20.9.17 21:00 Savoy-teatteri
    19.9.17 16:15 Kinopalatsi 1
    16.9.17 16:00 Korjaamo Kino Kulmasali

    Jean-Stéphane Bron : L’OPÉRA/THE PARIS OPERA (2017)
    19.9.17 20:45 Kinopalatsi 2
    21.9.17 18:30 Korjaamo Kino Kulmasali

    Abel Ferrara : ALIVE IN FRANCE (2017)
    20.9.17 12:15 Kinopalatsi 9
    16.9.17 16:00 Kino Engel 1
    17.9.17 21:15 Kino Engel 2

    Léa Mysius : AVA (2017)
    18.9.17 13:45 Kinopalatsi 7
    22.9.17 16:00 Korjaamo Kino Kulmasali
    15.9.17 18:15 Andorra

    Julia Ducournau : GRAVE/RAW (2016)
    17.9.17 21:00 Savoy-teatteri
    22.9.17 14:00 Kinopalatsi 7
    18.9.17 21:15 Kinopalatsi 8

    Olivier Babinet : SWAGGER (2016)
    15.9.17 21:15 Kinopalatsi 10
    17.9.17 14:15 Kinopalatsi 10
    18.9.17 21:15 Kinopalatsi 10

    J. F. Ossang : 9 DOIGTS/9 FINGERS (2017)
    20.9.17 21:00
    19.9.17 18:30
    22.9.17 15:45

    Jean-Michel Roux : POHJOLAN ENKELI/FINNISH ANGEL (2017)
    21.9.17 18:15 Kinopalatsi 2

    Le Festival Amour & Anarchie a inscrit de nouveau à son programme une catégorie inaugurée il y a quelques années, La semaine de films finlandais, sélectionnant des films dont la sortie est prochaine ainsi que des projections des meilleurs succès de l’année 2017. Comme les années précédentes, tous les films finlandais pourront être visionnés avec des sous-titres anglais, permettant ainsi aux spectateurs ne parlant pas finnois d’avoir accès au cinéma finlandais.

    Retrouvez la programmation complète du festival sur :
    www.hiff.fi


  • Cycle JEAN-PIERRE MELVILLE à la cinémathèque ORION

    Rétrospective des films du cinéaste JEAN-PIERRE MELVILLE
    Du 16 août au 29 octobre 2017
    Cinémathèque Orion
    Eerikinkatu 15, Helsinki

    JEAN-PIERRE MELVILLE


    LE SILENCE DE LA MER
    France (1949), 88 min
    VINGT-QUATRE HEURES DE LA VIE D’UN CLOWN
    France (1946), 18 min – Documentaire
    Le 16 août à 19 h 00 et le 18 août à 17 h 00

    LE CERCLE ROUGE
    France / Italie (1970), 130 min
    Le 23 août 18 h 45 et le 26 août à 16 h 40

    LÉON MORIN, PRÊTRE
    France (1961), 130 min
    Le 29 août à 18 h 40 et le 1er septembre à 16 h 45

    UN FLIC
    France / Italie (1972), 100 min
    Le 5 septembre à 17 h 00 et le 9 septembre à 17 h 00

    LE SAMOURAÏ
    France / Italie (1967), 105 min
    Le 13 septembre à 19 h 15 et le 14 septembre à 17 h 00

    LE DEUXIÈME SOUFFLE
    France (1966), 151 min
    Le 28 septembre à 16 h 15 et le 1er octobre à 18 h 10

    L’AÎNÉ DES FERCHAUX
    France / Italie (1963), 106 min
    Le 5 octobre à 17 h 00 et le 8 octobre à 19 h 45

    L’ARMÉE DES OMBRES
    France / Italie (1969), 143 min
    Le 10 octobre à 20 h 00 et le 15 octobre à 19 h 30

    BOB LE FLAMBEUR
    France (1955), 98 min
    Le 17 octobre à 19 h 00 et le 22 octobre à 18 h 00

    LE DOULOS
    France / Italie (1962), 108 min
    Le 26 octobre à 21 h 00 et le 29 octobre à 20 h 00

    https://kavi.fi


  • Entretien avec BERTRAND BONELLO… sous le soleil de minuit

    Bertrand Bonello, réalisateur et scénariste français, était l’un des invités d’honneur du Festival du film du soleil de minuit dont la 32e édition s’est déroulée, cette année, du 14 au 18 juin 2017 à Sodankylä, en plein coeur de la Laponie finlandaise. Il est l’auteur d’une douzaine de films dont sept longs métrages mais il est surtout connu pour avoir signé la réalisation de « L’Apollonide – souvenirs de la maison close » (2011), « Saint Laurent » (2014) et « Nocturama » (2016). Musicien de formation, il compose également les bandes originales de pratiquement tous ses films. Bertrand Bonello est l’un des représentants talentueux de la nouvelle génération du cinéma d’auteur français.

    Vous êtes sans doute pour la première fois en Finlande, tout au moins au Festival du soleil de minuit. Qu’est-ce qui vous a décidé à venir à ce festival ? Que connaissez-vous du cinéma finlandais, et plus particulièrement celui d’Aki Kaurismäki ?
    En fait, ce qui m’a décidé c’est que j’entends parler de ce festival depuis longtemps, que je croise souvent des gens qui y sont allés, des réalisateurs, des amis… et tout le monde avait l’air de me parler de quelque chose d’assez extraordinaire. Donc, quand le directeur du festival m’a invité pour être invité d’honneur, j’ai tout de suite accepté parce que j’avais envie d’y aller voir de plus près. Mais c’est un festival qui a une très bonne réputation chez les cinéastes, par exemple. Quant au cinéma finlandais, forcément on connaît un peu que le cinéma des Kaurismäki, un peu plus surtout Aki, mais aussi Mika dans les années 90 dont j’allais voir les films qui sortaient à Paris à cette époque-là. Le reste, c’est sûr qu’on connaît moins… à part, bien évidemment, le film récent « Olli Mäki » de Juho Kuosmanen [Prix « Un certain regard », Cannes 2016 – NDLR].
    Y a-t-il un film d’Aki Kaurismäki qui aurait votre préférence ?
    C’est sûr que, pour ce qui me concerne, j’ai découvert ses films à la fin des années 80. Donc, ce sont un peu ses premiers films qui m’ont le plus plu, après j’étais peut-être trop habitué. « La fille aux allumettes », par exemple… enfin, toute cette période-là. J’aime beaucoup les « Leningrad Cowboys » et aussi les films avec Jean-Pierre Léaud. C’est tous ces films de cette époque-là que j’aime. Mais je crois que peut-être « La fille aux allumettes » est plus mon préféré.

    Vous avez plutôt une formation de musicien. A quel moment s’est opérée la bifurcation vers le cinéma et quelles en ont été les raisons ?
    Les raisons, elles étaient que je m’ennuyais un peu dans la musique en France. C’était la fin des années 80/début 90. Je ne connaissais pas très bien le cinéma, mais je me disais que ce serait un territoire intéressant à occuper. J’avais gagné pas mal d’argent avec la musique et je me suis payé un court métrage qui a été, en fait, mon apprentissage, mon école. Et à partir du moment où je me suis mis à préparer ce film, j’ai vraiment commencé à m’intéresser au cinéma, à voir beaucoup de films. Et puis, après, c’est devenu vraiment une drogue.

    Quels sont les cinéastes qui vous ont nourri, qui vous ont le plus marqué ?
    Je n’ai pas du tout un apprentissage du cinéma scolaire, mais je pense, en effet, que peut-être le premier qui m’a parlé très personnellement, c’était Jarmusch. C’est pour ça que je connais bien les films d’Aki Kaurismäki parce que ça se parle, en fait. Après, en connaissant Jarmusch, j’ai vu qu’il parlait beaucoup de Wenders, puis Wenders parlait beaucoup d’Antonioni, puis après on s’intéresse à l’Italie, ensuite Pasolini parle de Chaplin, de Dreyer, et voilà. Ce sont des espèces de trajets personnels, en fait, au sein de l’histoire du cinéma et c’est ainsi que, régulièrement, on découvre des cinéastes qui vous inspirent. Mais je suis toujours intéressé de voir et de revoir des grands films, tout comme je m’intéresse à ce que peut faire, par exemple, un jeune cinéaste chinois aujourd’hui.

    Comment expliquez-vous cette fascination quasi obsessionnelle pour Pasolini – à qui vous avez, du reste, consacré votre premier film documentaire « Qui je suis » ?
    Parfois, quand vous êtes dans la vingtaine, vous faites la rencontre de quelques personnes, quelques oeuvres qui, dans l’ensemble, vous transforment. Pour ce qui est de Pasolini, par ailleurs, ce n’est pas du tout le cinéaste, mais plutôt l’homme, le poète, l’écrivain qui m’a fasciné, cette espèce de pensée ultra-intelligente et ultra-poétique, et le mélange des deux. Donc voilà, ça fait partie de ces gens comme certains écrivains ou certains peintres qui, à un moment, quand vous les rencontrez, vous structurent.
    Est-ce que c’est ce côté sans foi, ni loi qui permettait à Pasolini d’aller aussi loin ?
    Il y a déjà l’époque, qui a quand même beaucoup changé. Et puis, intellectuellement, il est tellement puissant que cela lui a permis d’aller loin.
    On a l’impression que dans votre cinéma vous pourriez aussi aller un peu plus loin mais qu’il y a une certaine retenue.
    C’est le changement d’époque. C’est vrai qu’aujourd’hui, aller loin ce ne serait plus de cette manière-là, parce que ça a déjà été fait, parce que ça ne fonctionnerait plus. Par ailleurs, si Pasolini était encore vivant, il irait encore très loin, mais d’une autre manière.

    Quand on est un cinéaste de talent comme vous, qu’on n’a pas fait d’école de cinéma, qu’on n’a pas de formation cinématographique particulière, quelles qualités indispensables doit-on réunir pour devenir un bon metteur en scène ou, du moins, s’essayer au métier ?
    La meilleure école, c’est de voir des films et de lire. Je lisais beaucoup les entretiens de cinéastes, par exemple. Ça me passionnait et ça me passionne toujours. Dans un entretien, même entre les lignes, en fait, on voit bien quelles sont les questions qu’un cinéaste a dû se poser et quelles sont les réponses qu’il a dû apporter à tel moment. On voit bien les cheminements des choses. Et un bon entretien de metteur en scène, ça vaut une année scolaire. C’est vrai que j’ai été beaucoup nourri par aussi la critique, les entretiens… et puis voir, voir des films.

    Vous faites des films aux budgets très différents. Vous vous êtes fait, certes, rapidement un nom, mais comment on fait pour son deuxième long métrage, en l’occurrence « Le pornographe », pour persuader Jean-Pierre Léaud d’en tenir le rôle principal ?
    C’est passer par deux choses très simples. Premièrement, le scénario, et deuxièmement, une rencontre. Je l’ai appelé ; je lui ai déposé le scénario dans sa boîte. Il a aimé le scénario, puis on a passé quatre heures au café. Voilà, c’est aussi simple que ça. Et puis, Jean-Pierre, c’est quelqu’un qui a de toute manière une curiosité pour aussi les jeunes cinéastes – et, à l’époque, j’étais vraiment un jeune cinéaste. Je pense que les jeunes cinéastes qui ont un lien avec l’histoire du cinéma dans leur manière de parler, ça le rassure, il aime ça. Donc, ça s’est fait vraiment hyper simplement.

    Pour ce qui est du film « Saint Laurent » qui n’aurait pas eu l’aval de Pierre Bergé, le compagnon du grand couturier, peut-on braver Pierre Bergé sans dommages sinon pour la réalisation du film du moins pour sa sortie ?
    Pour la réalisation du film, oui. Par ailleurs, j’ai même l’impression que ça m’a aidé, parce que ça m’a poussé à être vraiment plus libre, à ne pas l’avoir sur le dos. Après, pour la sortie voire le financement, c’est certain que le film, même s’il a coûté beaucoup d’argent, à l’origine coûtait plus et que, de par ses réseaux, son pouvoir, il a bloqué des financements. Mais bon, voilà. Là où je dis que c’est peut-être pas plus mal pour la réalisation, c’est que, parfois, c’est dans les contraintes qu’on est obligé de trouver des idées, d’être plus inventif. Disons que c’est un bon ennemi.
    Il vous a tout de même bloqué l’accès aux robes de la collection.
    Encore une fois, c’est un mal pour un bien parce que si on regarde l’autre film [« Yves Saint Laurent » (2014) de Jalil Lespert – NDLR] que Pierre Bergé a validé… conduit, en fait, on se rend compte que, certes, ils ont accès aux robes, mais ces robes-là sont tellement des pièces de musée. D’abord, on n’en voit pas tant que ça et, en plus, je sais que sur le tournage, il fallait que les mannequins soient habillées par des femmes en gants blancs, etc. En fait, ce sont des oeuvres de musée et ce n’est pas vivant. Alors que, pour ce qui est de mon film, « Saint Laurent » est censé se passer en 1976, et on ne sacralise pas le tissu. Donc, le fait d’avoir dû tout reproduire nous a permis aussi une liberté. Le tissu était froissé, il vivait quand il tournait, mais dans l’autre film on sent que c’est corseté par le côté musée, en fait. [L’ironie a voulu que des deux films sur Yves Saint Laurent, en lice pour les César 2015, c’est celui de Bertrand Bonello qui a obtenu le César du meilleur costume – NDLR]

    Vous avez visiblement dans vos films le souci du détail, de la précision. Tout semble tiré au cordeau. Vous êtes scénariste, réalisateur, monteur. Vous composez aussi, du moins en grande partie, la musique de vos films. Comment travaillez-vous en général avec les acteurs ? Est-ce que tout est écrit ou y a-t-il parfois une part d’improvisation ?
    Il n’y a pas d’improvisation. Je n’aime pas l’improvisation. Tout est écrit. Après, vous dire comment on travaille avec les acteurs : il y a, pour moi, autant de manières différentes que d’acteurs différents. Evidemment, on ne travaille pas de la même manière avec Jean-Pierre Léaud qu’avec un jeune dans « Nocturama » qui n’a jamais joué auparavant. Et même si je prends ces jeunes qui n’ont jamais joué, au nombre de dix dans le film, ils sont tous différents. Pour moi, le plus gros du travail, il est vraiment avant. C’est-à-dire passer du temps, parler, et pas sur les scènes, d’ailleurs. C’est d’amener les acteurs sur le plateau dans les meilleures conditions, dans le meilleur « mood », pour employer un mot anglais qui n’a, du reste, pas de traduction française. Et, à un moment, si le travail en amont est bien fait, globalement, la direction d’acteur se résume alors à des directives simples. Evidemment, avant le tournage, je demande aux acteurs s’il y a une scène qui leur pose question, un dialogue qu’ils ne sentent pas, des choses comme ça, et ça je le fais avec tous les acteurs quels qu’ils soient. Après, ils ne remettent pas vraiment grand-chose en cause. Il y en a certains qui font des propositions ; j’y réfléchis et, parfois, je leur donne raison.

    Vous avez offert au public sept longs métrages sur une grande diversité de sujets. Comment vous viennent les idées de vos films, les inspirations ? Les puisez-vous forcément dans la réalité ?
    Je pense que c’est la question la plus compliquée dans le sens où on ne peut lui apporter vraiment aucune réponse. Comment vient une idée ? C’est bien là la question la plus mystérieuse. Pour ma part, il y a autant de lectures de livres que de journaux, de marches dans la rue que de rester dans mon salon à écouter de la musique, etc. Et puis après, parfois, il y a une idée qui vous vient, qui semble une évidence. Ensuite, il faut essayer d’accueillir cette idée, et c’est là que le travail commence. Mais cela reste très mystérieux. Il y a aussi des désirs. Par exemple, pour « L’Apollonide », une des naissances du film est venue d’une envie que j’avais de faire un film avec un groupe de filles. Ce n’est pas de l’inspiration, ce sont des envies. Sur « Nocturama », je sais que j’avais une vraie envie, celle de revenir au contemporain. Après, vous vous posez la question : qu’est-ce que le contemporain ? Et puis, sur cette réflexion de ce qu’est le contemporain, à un moment, on a tout d’un coup une sensation d’explosion. Et voilà, c’est un enchaînement. Mais c’est assez mystérieux, et c’est tant mieux.

    De tous vos films, quel est celui qui a le plus compté pour vous, celui dans lequel vous vous êtes le plus investi ?
    Le plus investi ? Je dirais que c’est dans tous parce que, franchement, c’est tellement de travail. Même quand je fais un court métrage, et je continue à en faire, c’est, pour moi, aussi important qu’un long métrage. Donc, sur l’investissement, c’est vraiment égal. Le film qui a le plus compté, ça dépend pour quoi. C’est sûr qu’un film comme « Le pornographe », c’est celui qui m’a un peu révélé [Semaine de la critique/Prix FIPRESCI, Cannes 2001 – NDLR], et donc, il a compté. Puis, « L’Apollonide » m’a fait passer au niveau supérieur aussi en termes de notoriété [Compétition officielle, Cannes 2011 – NDLR], et donc, ça a compté aussi. Après, j’ai également beaucoup d’affection pour les films qui ne marchent pas. Donc, un film comme « De la guerre », qui a été assez rejeté à sa sortie, finalement il compte un peu plus pour moi que les autres parce qu’il a plus besoin d’être soutenu. Sinon, il y en a un pour lequel j’ai vraiment un faible, c’est un court métrage qui s’appelle « Cindy: The Doll is Mine », un film que j’ai fait il y a une dizaine d’années avec Asia Argento. Je dirais donc que, sur l’investissement, c’est vraiment pareil et après, j’ai forcément un peu plus d’affection pour les films mal aimés.

    Que pensez-vous du cinéma français aujourd’hui ? Avec 234 films français produits en 2015, 221 en 2016, à capitaux majoritairement français, c’est un signe, à l’évidence, de la vitalité française et on pourrait se demander si les financements sont finalement si difficiles à obtenir en France.
    C’est franchement une question à laquelle on pourrait apporter une réponse de deux ou trois heures. C’est très complexe. Mais si je devais faire vite… D’abord, en effet, quand on regarde les chiffres, tout va bien. Par contre, quand on regarde les films, est-ce que tout va bien ? Ça, c’est autre chose. Il faut voir ce qui sort, aussi. Pareil, quand on regarde le nombre d’entrées en France, on vous dit que c’est la meilleure année depuis tel gros succès, mais quand on regarde les films qui font des entrées, c’est quand même des horreurs. C’est deux poids deux mesures, en fait. Donc, est-ce que le cinéma français va bien ? J’imagine que son économie fonctionne à peu près pour certains, mais elle est catastrophique pour d’autres. Les financements sont, contrairement à ce qu’on pense, de plus en plus difficiles pour un certain type de films et, de fait, les financements étant difficiles, le cinéma d’auteur se formate. Donc, est-ce que ça va bien ? Oui et non. C’est une réponse très complexe, en fait.
    Dans votre cas personnel, cela a-t-il été difficile d’obtenir des financements ? Et avez-vous aussi fait appel à des fonds européens comme Eurimages ?
    Bien sûr, on fait appel à tout ce qu’on peut. « Saint Laurent », c’est un cas particulier. Ça a été dur parce qu’il y avait deux films. Donc, à un moment, le marché français ne peut pas absorber à hauteur de 15 millions d’euros deux projets de cette envergure… Oui, ça a été dur parce que Pierre Bergé a envoyé des lettres à tous les financiers. C’est pour ça que c’est un cas un peu particulier. Sinon, comme j’ai commencé par des films à très petits budgets, mon approche, c’est un peu de demander combien il y a et de voir ce qu’on peut faire. On fait, donc, avec ce qu’il y a. Mais là, je pense que depuis un an et demi la situation s’est beaucoup durcie. On verra bien quand j’essaierai à nouveau de financer un film. C’est pour ça que, d’un côté, j’ai envie de dire que, oui, le cinéma français va très bien mais, par ailleurs, est-ce que les films vont très bien ?

    Avec vos trois derniers films, « L’Apollonide », Saint Laurent », « Nocturama », vous décrivez à chaque fois la fin d’une époque, des mondes qui s’effondrent. Si on ne sait pas trop quel regard vous portez – entre admettre ou dénoncer –, on croit toutefois percevoir une certaine nostalgie pour un monde où soufflait un vent de liberté, d’insouciance, de fête. Avec ces trois films, vous traversez un siècle pour nous laisser à la fin de votre dernier film « Nocturama » au bord d’un gouffre. Reste à savoir maintenant si on n’a pas déjà commencé de basculer dedans (!?) Constat terrifiant. Qu’est-ce qu’il y aura après ? Diriez-vous avec Robert Bresson : « Le diable, probablement… » ?
    La réponse est dans la question. Mais c’est vrai, il y a un mélange de nostalgie et de mélancolie. L’idée du monde qui s’achève, de toute manière, elle est évidemment mélancolique, mais elle est assez belle. C’est pour que quelque chose redémarre. Pour ce qui est de la nostalgie, oui. Evidemment, je suis né en 1968 et donc, j’ai été jeune adulte, on va dire, au moment où le monde était vraiment en train de changer, c’est-à-dire à la fin des années 80. Pour moi, cette période est une rupture fondamentale dans le monde moderne, catastrophique certainement – enfin, ça on n’y peut rien –, mais vraiment fondamentale, une rupture de beaucoup de choses. Et ce n’est que depuis ces dix dernières années qu’on commence vraiment à s’en apercevoir. « Le diable, probablement… » ? Encore une fois pour mille raisons, comme une espèce de bulldozer un peu très compliqué à arrêter. Une chose qui m’effraie c’est que – et c’est compliqué de ne pas avoir l’air réactionnaire en disant ça, mais, en fait, je ne le suis pas –, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de rupture avec la civilisation qui se met en place, quelque chose qui a été très construit pendant des siècles et des siècles et qui est en train de se déconstruire, de se défaire. Donc, il y aura certainement autre chose qui va renaître de ça, mais on n’en est pas encore là. Pour revenir à l’époque que vous mentionnez, c’était un moment beaucoup plus facile, le monde allait beaucoup mieux. L’insouciance dont vous parlez, elle n’est plus permise aujourd’hui, elle n’est plus acceptable. C’est vrai que, par exemple, si on prend ne serait-ce que les mouvements sociaux, quand vous avez en 1968 les gens qui descendent dans la rue, c’est pour avoir de la liberté, c’est pour les autres, c’est pour les Polonais, les Tchèques… Aujourd’hui, quand les gens descendent dans la rue, c’est pour eux parce qu’ils n’ont pas le choix. Donc, c’est quand même une vraie différence et on ne peut pas leur en vouloir.

    Quels sont vos projets cinématographiques ? Vous disiez en janvier de cette année que vous ne saviez pas s’il y aurait un prochain film. Six mois plus tard, éprouvez-vous aujourd’hui la nécessité, l’envie de faire un nouveau film ? Et vers quoi pensez-vous vous tourner ?
    Je ne sais pas. Je prends des notes et, en même temps, je n’ai pas suffisamment de désir pour mettre une machine en route qui est quand même, disons-le, une montagne. C’est très long. Un film, c’est trois ans. Par ailleurs, je n’aime pas trop l’idée que le cinéma soit un métier. Il va, certes, arriver un moment où il va falloir que je travaille, mais, voilà, je n’ai jamais vraiment cherché, en fait, de sujet. Ce sont vraiment des évidences qui arrivent. Et là, pour l’instant, il n’y en a pas vraiment.

    Quand vous ne tournez pas, continuez-vous à composer de la musique ?
    Vous savez, par exemple, j’ai fini la tournée promo de « Nocturama » il y a à peine un mois. Cela a duré 5/6 mois. C’était très long. On croit qu’entre les films on ne fait rien, mais on est très sollicité parce qu’on accompagne le film à l’étranger. En France, ça dure deux mois, mais après on accompagne le film dans les festivals, dans d’autres pays. Tout le monde parle des gros festivals, mais il y en a plein de petits, même ici. Donc, tout ça quand même prend du temps. Mais je fais toujours des petits projets. En l’occurrence, j’ai fait un court métrage ; je suis toujours attaché à cette idée de forme assez libre. J’ai accompagné aussi musicalement un couple de danseurs contemporains. Voilà, des petites choses comme ça. Mais vraiment l’accompagnement des films est de plus en plus long parce qu’il y a de plus en plus de supports informatiques, en fait, de sites Internet, de trucs comme ça. Il y a énormément de demandes. Et, évidemment, on ne peut pas tout faire, mais quand même il faut soutenir un peu les films.
    Donc, il faudrait une vraie idée pour relancer la machine.
    Une évidence, en fait. C’est ça… c’est plus des évidences. C’est ça et pas autre chose. Après, il y a des metteurs en scène qui travaillent sur plein de films en même temps. Une fois un film terminé, il faut qu’il y en ait un autre. Moi, je ne suis pas comme ça.

    Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
    Sodankylä, le 15 juin 2017


  • Entretien avec STÉPHANE GOUDET… sous le soleil de minuit

     

    Stéphane Goudet, critique et historien du cinéma, réalisateur, maître de conférences à l’université Paris-I, directeur du cinéma Art & Essai « Le Méliès » à Montreuil, considéré avec ses 6 salles comme le plus grand cinéma public d’Europe, était invité à la 32e édition du Festival du film du soleil de minuit (Sodankylä – 14-18 juin 2017) pour conduire une Master Class sur « Jour de fête » de Jacques Tati dont il est un éminent spécialiste. La projection était suivie d’un documentaire de Stéphane Goudet, « A l’américaine », qui fait partie d’une série de films d’analyse réalisés par ce dernier sur chacun des films de Jacques Tati, excepté « Trafic ».

    Spécialiste de Jacques Tati s’il en est, vous semblez être déjà venu en Finlande en 2010 dans le cadre d’une rétrospective Jacques Tati et d’un séminaire à la cinémathèque Orion de Helsinki.
    C’est exact. A cette occasion, en effet, j’avais pris la parole à un séminaire que nous animions ensemble avec Peter von Bagh à la cinémathèque Orion.

    Par contre, c’est sans doute votre première fois au Festival du soleil de minuit de Sodankylä, bien que vous sembliez être aussi un spécialiste d’Aki Kaurismäki. En effet, on peut lire dans la revue Positif de novembre 2002 un article que vous avez écrit sur la filiation Kaurismäki/Murnau, en l’occurrence respectivement pour les films « L’homme sans passé » et « Le dernier des hommes ».
    Je vais, du coup, raconter une blague. J’ai fait un long entretien avec Kaurismäki sur son rapport à l’histoire du burlesque à l’occasion de ma précédente visite en Finlande en 2010. Cela a été un moment formidable parce qu’on m’avait expliqué qu’il allait peut-être me consacrer trois minutes du fait qu’il était en fin de montage de son film « Le Havre », et que ça pouvait, du coup, être très, très court. En fait, on a commencé à parler ensemble de Tati, de Chaplin, de Keaton, et c’était tellement bien que j’en ai profité pour lui demander de glisser un petit mot pour les spectateurs du futur cinéma de Montreuil. Il a complètement joué le jeu. Il est allé chercher des accessoires pour se mettre en scène et, à un moment, il m’a dit : « Tiens, je vais te faire un cadeau. Si tu veux, tu me filmes à la table de montage ; je suis en train de finir le film. » Et, du coup, je l’ai accompagné une partie de l’après-midi et j’ai ainsi pu filmer Kaurismäki en train de finir vraiment la toute première version définitive du « Havre » dans ses bureaux de production. Je dois dire que c’était un moment un peu magique. C’est vrai que j’aime beaucoup son cinéma, mais c’est lié, entre autres, à une Finlandaise… cette même Finlandaise qui, du reste, m’amène ici, à ce festival. Je faisais, en effet, une thèse sur Tati à l’époque, à la Sorbonne et, pendant ce temps-là, une jeune Finlandaise, Satu Kyösölä, faisait une thèse sur Kaurismäki. On avait tous les deux le même directeur de thèse et il confondait les deux noms, car avant de faire une thèse sur Tati, je faisais un DEA sur Kiarostami. Et entre Kaurismäki et Kiarostami, je pense que jusqu’à la fin il n’a pas réussi à prononcer le nom de l’un sans le mélanger au nom de l’autre. Donc, ça donnait du Kiarosmaki ou du Kauristami, à peu près n’importe quoi. Et, du coup, cela a contribué à nous rapprocher, sachant qu’il y a effectivement un rapport au burlesque, mais aussi à d’autres formes de cinéma qui me sont chers, notamment « Le dernier des hommes ». Et, effectivement, Kaurismäki est un cinéaste que je suis de très près.

    Quel est votre film préféré d’Aki Kaurismäki et quelles en sont les raisons ?
    Je sais que j’avais été très impressionné par « L’homme sans passé » dans la dernière période, mais il y a beaucoup d’autres films que j’aime vraiment beaucoup… Mais celui-là, pour moi, c’était vraiment un petit bijou, au sens où il y a une espèce de rigueur extrême, où je n’ai strictement rien à enlever dans la conduite du récit, dans l’ordonnancement des plans. Le film m’avait vraiment beaucoup impressionné : l’idée de la table rase liée à l’amnésie dans le film et, du coup, à la reconstruction du personnage ; j’avais trouvé l’idée extrêmement belle. Je ne l’ai pas revu depuis sa sortie, mais j’ai le souvenir de l’avoir mis dans mon top 3 des meilleurs films de l’année. Donc, je pense que si je le revoyais aujourd’hui, je continuerais de penser que c’est un des plus beaux films de Kaurismäki.

    Comment avez-vous été amené à vous intéresser de très près au cinéma ? Quel a été votre parcours ? Et comment êtes-vous rentré dans cette institution qu’est la revue Positif ?
    Je me suis intéressé très tard au cinéma, c’est-à-dire que je n’ai eu aucun rapport au cinéma réel pendant mon enfance et mon adolescence. En fait, c’est en classe prépa que j’ai eu mon premier choc avec le film cité tout à l’heure, c’est-à-dire « Le dernier des hommes ». Il a vraiment fallu que j’attende de faire des études supérieures à Paris pour commencer à me dire que ça pouvait être intéressant d’aller au cinéma. Et voilà, j’ai eu, comme ça, deux ou trois chocs consécutifs : pour le cinéma de patrimoine, c’est vraiment ce film-là de Murnau et, quasiment en même temps, il y a eu « Le décalogue » de Kieslowski comme film contemporain. Tout à coup, je me suis dit qu’il fallait s’intéresser de plus près au cinéma et, au lieu de suivre des classes préparatoires de façon un peu traditionnelle et assidue, j’ai estimé que, de temps en temps, voir un Renoir était plus important que de passer un examen blanc. C’est donc comme ça que j’ai fini par aller beaucoup au cinéma. Et pourquoi la revue Positif ? J’ai eu, en fait, une passion intense et infinie pour Kiarostami en découvrant ses films. Du coup, j’ai commencé à le pister quand il venait en France ou, du moins, pas loin de la France, et à me rendre dans les festivals où il allait pour le rencontrer. Et j’ai ainsi fait sa rencontre dans un tout petit festival de cinéma jeune public à Laon, en France, et là, au bout d’un quart d’heure de conversation, il s’est arrêté et m’a dit : « J’ai l’impression qu’on a des choses à se dire, mais la traductrice n’arrive pas à comprendre… et puis, elle n’a pas vu mes films. Je pense qu’on devrait continuer, mais à Paris. » Et à Paris, il m’a accordé deux heures d’affilée. Et c’est ainsi qu’on a commencé une série de douze ou treize entretiens au total, à se voir presque sur chaque film. Et j’ai envoyé ces tout premiers entretiens que j’ai faits avec lui aux Cahiers du cinéma et à Positif, un peu guidé par un prof de fac qui était Charles Tesson. Ce dernier m’a dit que les Cahiers pouvaient être intéressés, mais que sinon il y avait Positif en face, et que c’était possible aussi. Et Positif m’a dit tout de suite qu’ils le publiaient. Donc, je suis rentré un peu sans avoir vraiment à faire de choix entre les deux. Cette absence de choix m’ayant, par ailleurs, après servi à publier mes bouquins aux Cahiers du cinéma puisqu’à Positif il n’y avait pas d’édition… en essayant d’éviter cette espèce de vice français qui est de devoir sans cesse choisir sa chapelle.
    Vous étiez devenu un interlocuteur privilégié de Kiarostami.
    Je le suis devenu vraiment par pure passion, en fait, et avant qu’il n’ait eu cette formidable carrière qu’on lui connaît par le biais du Festival de Cannes et d’autres festivals. Donc, c’est juste parce je crois avoir fait un des premiers entretiens sérieux sur « Close Up ». C’est un film qui m’avait fasciné et on avait commencé à démonter ensemble la façon dont le film fonctionnait sur le rapport documentaire/fiction, vrai/faux. Et c’est donc ce point d’accroche-là qui a fait que Positif s’est dit qu’il y avait là quelque chose qui n’avait pas encore été dit et qui méritait peut-être publication.

    A quel moment et pourquoi votre choix s’est porté sur cette grande figure du cinéma français qu’est Jacques Tati ? Qu’est-ce qui vous a tout particulièrement fasciné en lui, dans son cinéma ?
    Là aussi, c’est un choc vraiment, et dans des circonstances un peu particulières, dans le cadre d’un festival qui n’existe plus, qui s’appelait « Cinémémoire » et qui se déroulait dans des lieux qui n’étaient pas des cinémas mais des lieux plus événementiels. En l’occurrence, cela se passait à l’Opéra Bastille, en 1992, et il y avait une présentation de la version restaurée de « Playtime » en 70 mm. Je me suis rendu compte que c’était très officiel quand j’ai réalisé que, par hasard, je me trouvais derrière le rang des officiels et que, devant moi, était assis Scorsese avec, à ses côtés, Costa-Gavras. Je me suis dit alors que, si Scorsese était là – et, qui plus est, on m’avait expliqué que Scorsese avait pris son jet privé juste pour voir cette séance parce qu’il ne pouvait pas rater la séance unique de « Playtime » en 70 mm –, ça devait être un moment important. Et, en fait, je me suis pris une gifle énorme. C’est-à-dire que j’ai trouvé que le film était dément, passionnant, fou, et je suis sorti vraiment en disant aux gens que je pensais que ma vie venait de changer. Je ne savais pas ce qui s’était écrit sur le film, peut-être que tout avait été dit, mais c’était tellement important pour moi que ça valait le coup de creuser. Et un copain qui dirigeait une salle qui s’appelait « Jacques Tati » en Seine-Saint-Denis, à Tremblay-en-France, m’a dit qu’il connaissait la fille de Jacques Tati, puisqu’elle était venue pour l’inauguration. Il s’est proposé de la contacter, de lui dire que j’étais passionné par le film et que peut-être il y avait des choses à faire sur un plan universitaire. Donc, il a monté ce rendez-vous et la fille de Tati, Sophie Tatischeff, m’a alors dit qu’ils étaient en train d’exhumer les archives de son père, qu’ils les récupéraient de la cave de la Garenne-Colombes, qu’ils les entreposaient là et que, progressivement, ils les triaient. Elle s’est proposée de me montrer deux ou trois choses et puis, que si ça m’intéressait je pouvais faire un travail autour de ces archives. Et là, elle m’a sorti des trucs dingues : des scénarios inédits, des carnets de gags, des dessins de la main de Tati. Et quand je suis sorti de ce rendez-vous, mon sujet venait de changer : je passais du cinéma iranien au cinéma français, et à Tati en particulier.

    Quel est pour vous son meilleur film ou, du moins, celui que vous préférez ?
    Alors ça, ça change. En fait, j’ai fait des documentaires sur chacun de ses films, sauf « Trafic », ce qui d’ailleurs me frustre un peu. Et donc, chaque fois que je travaillais de façon très spécifique sur un des films, même ceux dont je pouvais penser a priori qu’ils étaient un peu plus faibles, je finissais par me dire que c’était quand même un film immense. Donc, je n’arrive pas à hiérarchiser vraiment. Je vois bien que « Parade » est un peu plus faible, mais j’ai quand même tenu à faire un film dessus pour le revaloriser, puisque j’avais le choix entre « Trafic » et « Parade » pour le tout dernier. Et après, entre « Jour de fête », « Les vacances de Monsieur Hulot », « Mon Oncle » et « Playtime », pour moi ce sont tous des chefs-d’oeuvre, vraiment… ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que les films soient parfaits. Je peux citer des plans, des scènes où, tout à coup, il y a un truc qui ne fonctionne pas, mais ce n’est pas grave. Le mouvement d’ensemble est tellement extraordinaire, c’est d’une invention tellement forte que ça importe peu. Le film autour duquel ma thèse était articulée, c’est « Playtime » à cause de ce choc que j’ai vécu et puis parce que pour moi c’est le plus fou, le plus ambitieux.

    Vous êtes actuellement directeur artistique du cinéma « Le Méliès » à Montreuil. Comment passe-t-on de la critique de films à leur exploitation en salles ?
    De façon très fluide parce que, pour moi, c’est un peu la même chose. C’est-à-dire que je vis cette activité-là comme une continuation du geste critique. Il y a des films que j’aime vraiment et, du coup, j’ai envie de les faire aimer par le plus grand nombre, de provoquer la rencontre entre le film et les spectateurs, et si possible entre les spectateurs et l’auteur du film. « Le Méliès » était une salle qui marchait bien, qui était intéressante, qui était déjà réputée au moment où j’y suis arrivé en 2002, mais il n’y avait qu’un débat par mois, parfois tous les deux mois, et je me suis dit que ce n’était pas un rythme très dense. Pour le coup, ça invalidait un des gros atouts de cette salle qui est à portée de vol de Paris – on est à 15 minutes de Nation –,ce qui fait qu’il n’y a pas de frais de logement des invités parce qu’ils retournent tous à Paris. Donc, très vite, j’ai développé l’accroissement du nombre de rencontres jusqu’à trois par semaine en moyenne toute l’année et, du coup, c’est devenu une logique. C’est Arnaud Desplechin qui m’avait dit ça un jour : « La meilleure façon de faire exister un cinéma dans ce type de lieu, c’est de faire un festival permanent. » Et donc, on est un peu dans cette logique-là. La semaine dernière, il y avait 5 invités sur les 5 premiers jours de la semaine. Et comme la salle tourne bien, puisque sur la première année d’activités complète sur le nouveau lieu (inauguré en septembre 2015 – NDLR), avec maintenant 6 salles au lieu de 3, on a dépassé les 300 000 entrées, ce qui est pour un cinéma Art et Essai une très bonne fréquentation, du coup les distributeurs ont tendance à nous proposer les cinéastes et on n’a pas beaucoup à se battre pour les obtenir. Maintenant, on a des atouts conjugués : il y a du monde devant les films et les réalisateurs pour les rencontres, les gens restent longtemps puisque les rencontres durent en général plus d’une heure, et on a une qualité d’échange liée, peut-être, en partie à l’animation, mais aussi au fait que les spectateurs, du coup, sont vraiment formés à ce qu’on peut attendre d’un échange entre un réalisateur et un public, ce qui fait qu’en général, maintenant, les cinéastes demandent à revenir dans la salle. Donc, c’est un vrai bonheur. On a une liberté totale de programmation parce que les entrées font que les distributeurs nous accordent tous les films et on a quasiment une liberté d’invitation dès lors qu’on est dans les créneaux disponibles pour les cinéastes en question. Donc, c’est un endroit extraordinaire.
    Vous animez personnellement à chaque fois toutes les rencontres ?
    Non, j’ai réussi à collectiviser davantage et heureusement… sinon je ne pourrais pas être ici, d’ailleurs. Il y a quand même des rencontres en mon absence. Disons que j’en anime les deux-tiers, et j’ai une super équipe qui prend le relais quand il faut.

    Parlez-nous plus concrètement des atouts du « Méliès » sur ce nouveau lieu.
    L’attrait du nouveau lieu, inauguré en 2015, a fait que très vite les gens ont eu envie de voir comment c’était. Et donc, ils y sont venus et revenus parce que le lieu est vraiment réussi : c’est beau, c’est agréable, les sièges sont confortables, la qualité de projection est exceptionnelle. Donc, on a beaucoup d’atouts, en fait, grâce au financement public. C’est le plus grand cinéma public d’Europe… le second de la ville. Il y a 6 salles qui sont entièrement gérées sur des fonds publics – au départ de la ville, puis de la communauté d’agglomération –, c’est vraiment unique. Là, on a enchaîné une série de cinéastes asiatiques (coréens, japonais, etc.) qui nous disent qu’à Séoul et Tokyo ce type de lieu n’existe pas. Ça n’existe pas dans des capitales décisives ! Parce que c’est 6 salles entièrement dévouées, dédiées à l’amour du cinéma et au cinéma Art et Essai dans lequel il peut y avoir, certes, des incursions de gros films très populaires mais, enfin, le coeur de la ligne, c’est le cinéma Art et Essai. On passe 85 pour cent de films recommandés Art et Essai. C’est très largement majoritaire. Ce n’est pas en nombre de films mais en nombre de séances, alors que les blockbusters ont tendance à prendre un peu de place sur une grille. Donc, du coup, le nombre de séances est encore plus significatif du fait que la ligne de la programmation, c’est vraiment le cinéma Art et Essai.

    Un petit rappel des faits par rapport à votre arrivée et votre engagement à la direction du « Méliès ».
    J’ai été nommé directeur en 2002. J’ai eu aussitôt un poste à la Sorbonne comme maître de conférences ; donc, on a trouvé un accord avec l’université et le cinéma pour que je devienne directeur artistique et qu’on recrute un programmateur – qui a changé trois fois depuis, mais le binôme a toujours fonctionné comme ça. En 2012, une crise est apparue avec la maire Dominique Voynet qui m’a viré en 2013, mais je suis revenu mi-2014 après un long combat collectif.

    « Le Méliès », depuis votre arrivée et, donc, après une période chaotique, semble jouir maintenant d’une bonne réputation au sein du réseau des salles de cinéma labellisées Art et Essai. En quoi consiste un cinéma Art et Essai et en quoi diffère-t-il des autres cinémas ?
    Ça consiste à montrer le meilleur du cinéma et avec, pour nous, une affirmation qui est : le meilleur du cinéma quel que soit le budget de production et de promotion des films. C’est-à-dire que nous programmons à deux avec Marie Boudon, qui est la programmatrice du cinéma – c’est vraiment un binôme –, et que nous voyons donc quasiment l’intégralité des films qui sortent, aussi bien des films de patrimoine et répertoire que des films contemporains. Et on choisit ceux qui, pour nous, sont les meilleurs par mois, puisqu’on a une programmation qui couvre systématiquement cinq à six semaines. Cela veut dire qu’on n’a aucune limite, pas plus du côté du blockbuster réussi que du côté du petit film slovaque qui a été peu vu et qu’on a envie de défendre. Et donc, ça consiste aussi à affirmer la nécessité, pour que ce type de lieu existe, d’un geste de personnalisation de la programmation, d’affirmation d’un choix – il y a des films qu’on ne prend pas du tout parce qu’ils nous tombent des yeux et dont on n’a pas envie, même s’ils marchent partout ailleurs, et il y a des films dont on sait qu’ils ne vont pas marcher mais qu’on a envie de défendre. Du coup, le maître mot, et c’est peut-être ça qui distingue « Le Méliès » d’un cinéma commercial et d’un multiplexe à fortiori, c’est le mot « éditorialisation ». On est un cinéma très fortement éditorialisé et ça passe par plein de choses : ça passe par la programmation, mais ça passe aussi par la présence d’un journal qui fait 32 pages et qui décrit toute la programmation film par film, par des éditoriaux personnalisés qui sont des partis pris sur la programmation en cours. Et tout ça fait que, avec les rencontres très régulières, avec l’invention d’un lieu nouveau où il y a à la fois un restaurant/café, mais où il y a aussi un espace bibliothèque qui accueille, entre autres, des lycéens venus réviser leur bac et qui, à la fin, pour se gratifier eux-mêmes finissent par aller voir un film en bande, ça contribue à créer l’esprit d’un lieu et à faire en sorte que ce soit vivant et pas du tout cloisonné à l’inverse de la caricature que certains cinémas Art et Essai peuvent donner qui est le lieu pour nantis, le lieu de l’entre-soi. Nous, notre pari, c’était d’ouvrir sur l’ensemble de la population et que tout le monde s’y mêle, parce qu’il n’y a pas tant d’espaces publics qu’une population entière peut investir, où elle peut échanger, où elle peut dialoguer pendant une heure. Hors période électorale, il n’y en a même quasiment pas. Les cafés servaient à ça mais, aujourd’hui, ils sont de plus en plus masculins et ont un public de plus en plus vieillissant. Donc, pour moi, les salles de cinéma doivent être ce creuset-là aussi. Il y a une fonction sociale et culturelle, et c’est aussi une fonction sociale et politique.

    Travaillez-vous en collaboration avec des écoles ? Quelles sont les séances spéciales que vous proposez ?
    Oui, bien sûr. Il y a tous les dispositifs d’éducation à l’image qui existent en France : Ecole et cinéma, Collège au cinéma, Lycéens et apprentis au cinéma, plus un dispositif qui existe depuis vingt ans au « Méliès » qui s’appelle « Voyage dans la lune » et qui est sur le hors temps scolaire pour faire en sorte que les enfants puissent venir voir des films avec les parents. Il y a même une formule Ciné-bébés où les mères et pères viennent voir des films avec de très jeunes enfants, alors que l’on sait que dans les premières années, quand même, on a tendance à moins aller au cinéma. Donc, on prend en charge tous les âges de la vie.

    Quels sont les fonds attribués et par qui ?
    Comme je le disais précédemment, ce n’est plus la municipalité, c’est la communauté d’agglomération. C’est un établissement public territorial, maintenant ça s’appelle comme ça. Mais, au départ, le projet était effectivement municipal. En fait, c’est Dominique Voynet qui l’a refilé à la communauté d’agglomération, mais, du coup, ça collectivise les dépenses et les recettes.

    Pouvez-vous nous citer quelques-uns des invités de marque que vous avez reçus ?
    Il y a eu Wes Anderson, qui a baptisé une salle et qui a, donc maintenant, une salle à son nom au « Méliès ». Abel Ferrara, qui est venu plusieurs fois. Oliver Stone, aussi. Chez les réalisateurs français : Bruno Dumont, Claude Chabrol, Agnès Varda, qui a également une salle qu’elle a baptisée l’année dernière. Ruben Östlund, qui a eu la Palme d’or cette année ; on l’a déjà fait venir sur les films précédents, et on espère bien qu’il va revenir avec sa Palme. On a fait venir beaucoup d’Asiatiques ; en fait, c’est une de mes spécialités. On a accueilli la réalisatrice japonaise Naomi Kawase, le réalisateur taïwanais Tsai Ming-Liang. On a fait venir aussi Hong Sang-soo. Donc, le principe, c’est vraiment un principe de diversité. Plus c’est différent et étonnant et incongru, et plus ça nous plaît. Là, par exemple, on vient d’accueillir Volker Schlöndorff et Barbet Schroeder la semaine dernière. On a Cédric Klapisch lundi soir, à mon retour.

    Devez-vous prendre en compte certains critères d’exigence du public, du marché ? Quelle est la part de films français dans la programmation ?
    La part des films français est assez importante parce que le public Art et Essai traditionnel est, en fait, très cinéma français, sur ce qu’on appelle l’Art et Essai porteur. Donc, oui, il y a une part importante de films français. Mais cela dit, on a maintenant une salle Europa Cinémas, donc ça veut dire qu’on passe un certain quota de films européens non français qui nous vaut une gratification financière de l’Association Europa Cinémas, et donc, de l’Europe, en réalité. Et, par ailleurs, on est très ouverts au cinéma asiatique, puisque c’est une de mes tasses de thé. Et donc, on a accueilli plein de très grands cinéastes asiatiques dont je me suis demandé longtemps en tant que critique où ils allaient quand ils venaient en France – Wang Bing, Tsai Ming-Liang, Naomi Kawase. Donc, je suis très fier qu’on les ait accueillis devant un public fourni, nombreux, et qu’on soit, du coup, un point de référence potentiel pour qu’il y ait une rencontre avec notre public et ce type de cinéastes-là.

    Est-ce que le public a changé ?
    Avant, on avait 180 000 entrées par an et maintenant on en a 300 000 (en fait, le cinéma « Le Méliès » vient de franchir les 500 000 entrées depuis l’ouverture en septembre 2015 – NDLR), et on ne fait pas tout ce qu’on fait pour faire en sorte que les gens viennent trois fois plus au cinéma. On fait ça parce qu’il y a plus de gens différents. En fait, on commence une nouvelle enquête sur la sociologie, la composition de notre public, mais on sait qu’on rayonne plus sur Paris et on sait que les villes environnantes viennent plus aussi. Et puis, il y a bien sûr Montreuil, où on a gagné aussi des spectateurs.

    Comment faire face à la multiplication des multiplexes ?
    C’est une question nationale, pour le coup. On a eu, dans l’histoire, des conflits multiples. Il y a eu un conflit avec UGC, MK2 pour empêcher l’existence de ce cinéma agrandi parce qu’il était municipal. Donc, ils ont attaqué au tribunal administratif pour concurrence déloyale et abus de position dominante et, au terme de deux/trois ans de conflit, y compris après le soutien de très nombreux cinéastes (160 cinéastes – 14 Palmes d’or), ils ont fait marche arrière, enlevé leur recours parce qu’ils savaient probablement qu’ils allaient perdre. Donc, il y a eu un vrai conflit avec les circuits sur une logique petit cinéma indépendant contre multiplexe. Aujourd’hui, je ne pense pas qu’UGC irait sur ce terrain-là de la concurrence parce que notre programmation est tellement différente et Karmitz a les yeux tournés ailleurs et, du coup, il accepte et tolère notre existence. Donc, c’est plus serein avec les grandes sociétés d’exploitation.

    Etes-vous directement affecté par la diversification accrue d’autres supports de diffusion comme les DVD, la VOD – d’autant que les délais en copies VOD et vidéo après leur sortie en salles ont été considérablement réduits ?
    Pas tant que ça, parce que lorsqu’on a imaginé le projet de nouveau cinéma, notre obsession, c’était de dire qu’il fallait tout faire pour que les gens ne restent pas chez eux pour voir des films et, par conséquent, qu’il fallait évidemment proposer une qualité extrême de diffusion et de confort des salles. Donc, on a été hyper vigilants sur l’écartement des fauteuils, la répartition dans l’espace, etc. Et, du coup, les gens viennent parce que c’est quand même mille fois mieux de voir un film au cinéma dans de bonnes conditions, notamment sonores, que de rester chez soi dans son canapé. Donc, nous, on n’a pas d’impact du développement du home vidéo et de l’ensemble des supports de téléchargement, etc. En tout cas, moins que d’autres salles. Evidemment, nationalement, le piratage crée des dégâts, c’est incontestable. Mais, là, on va de nouveau peut-être franchir les 200 millions de spectateurs par an sur l’ensemble du territoire français. Alors, si on se reporte à il y a dix ans où tout le monde disait que c’en était fini des salles, que tout le monde allait rester chez soi… En fait, non, les gens ont envie de sortir.

    Quel est votre sentiment face à l’évolution technologique, face au numérique ?
    Je continue à trouver un charme réel à montrer des films en 35 mm parce qu’on a gardé deux projecteurs 35, et on fait de temps en temps des projections en 16 mm de films qui n’existent pas sur d’autres supports. N’empêche que je suis allé montrer « Playtime » à Singapour il y a quinze jours et, franchement, j’aurais fait ça il y a vingt ans, je me serais retrouvé avec une copie dans un état épouvantable, rayée de partout, virée. Là, la projection était magnifique parce que c’est du numérique et parce que c’est du DCP. Donc, aujourd’hui, je vois très clairement les avantages de cette nouvelle technologie plus que les inconvénients sur la perte de matières qui faisaient la singularité du cinéma argentique.

    Avez-vous encore des souhaits que vous aimeriez réaliser pour votre cinéma ?
    Il y a des choses, par exemple, qu’on ne peut pas faire en plus. On ne peut pas faire plus de rencontres qu’on en fait aujourd’hui. C’est déjà vraiment un peu dingue. Mais j’ai lancé en début d’année une Université populaire du cinéma qui marche très bien, qui a, du reste, marché tout de suite, mais j’aimerais lui donner une autre ampleur, peut-être la faire sur plusieurs salles et la régulariser encore plus. Ce sont donc des cours de cinéma d’une heure à une heure et demie après la diffusion d’un film. Ça existe déjà dans d’autres lieux, je n’ai rien inventé. En fait, je suis intervenu ces dernières années, en tant que conférencier, dans les deux endroits qui m’intéressent le plus, à savoir la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg et le cinéma Jean Eustache, à Pessac, près de Bordeaux. C’est en 2010 que François Aymé a créé l’Université populaire du cinéma, là-bas, à Pessac… c’est extraordinaire. C’est 340 personnes chaque jeudi soir, à 18 heures, et je me disais qu’il fallait tenter la même chose au « Méliès ». Personne ne le fait plus à Paris parce que tout le monde se dit qu’il n’y aura pas assez de monde. En tout cas, pour les tout premiers rendez-vous qu’on a eus, on n’a jamais fait moins de 120 personnes, un lundi soir, à 18 heures. On a même fait présenter – et, pour le coup, c’était vraiment du luxe –, un film complètement inconnu de Duvivier par Wes Anderson et, on a fait 400 personnes dans deux salles différentes. C’était inouï. Bien évidemment, on ne peut pas avoir ça toutes les semaines mais, en tout cas, ça m’intéresse vraiment de garder à l’esprit cette perspective-là et de la développer. Par ailleurs, comme nos rencontres sont quand même assez souvent exceptionnelles et parfois un peu magiques, un de mes projets serait de les filmer vraiment et de diffuser certaines d’entre elles dans d’autres lieux grâce à Skype. C’est un projet qui me tient vraiment à coeur et j’aimerais bien qu’on y arrive. On va, du reste, faire notre première rencontre Skype pendant que je suis ici. Donc, ce n’est pas moi qui m’en occupe, et on verra si ça fonctionne.

    Maître de conférence à l’université, directeur de cinéma, critique, également réalisateur de documentaires sur Jacques Tati [dont, ici, « A l’américaine » qui suivra la projection de « Jour de fête » dans le cadre de la Master Class que vous conduisez au Festival de Sodankylä], trouvez-vous encore le temps de vous consacrer à l’écriture d’ouvrages sur le cinéma ?
    Ecrire des livres, non, mais c’est aussi pour des raisons circonstancielles. J’ai écrit des livres sur Tati, sur l’histoire de la revue Positif et le dernier en date sur Buster Keaton. Donc, en fait, j’ai fait trois livres aux Cahiers du cinéma et l’éditrice qui était absolument formidable, Claudine Paquot, qui avait une multitude de projets, est décédée d’un cancer en 2011 et je n’ai pas trouvé de relève. Je n’ai pas beaucoup cherché mais mes projets d’édition étaient tous liés à elle, et elle me portait, me stimulait. Le bouquin qu’on a fait avec François Ede sur « Playtime », c’était un projet dingue, par exemple. Qu’un éditeur, tout à coup, dise qu’on va faire un album de luxe sur un film de Tati que personne n’a plus vu parce qu’il va ressortir en salles ; qu’on soit convaincu que les gens vont être intéressés ; qu’on se donne vraiment le temps d’y travailler pour qu’il soit un objet très particulier et que, donc, il puisse y avoir des doubles pages grand format avec juste des photos de films : c’est un pari dingue. Le livre est épuisé ; le film a fait 200 000 entrées à sa sortie, ce qui n’existe jamais sur un film de répertoire. Que quelqu’un puisse prendre ce genre de risque, c’est incroyable. J’ai écrit à un éditeur il n’y a pas longtemps, lui parlant de deux projets dont un livre d’analyse de films qui, en fait, prolongeait un livre, que moi j’aime beaucoup, de notre maître commun avec Satu Kyösölä, Jean-Louis Leutrat. Il avait fait un livre d’analyse qui s’appelle « Kaléidoscope » et, pour moi, c’est un des plus beaux livres de cinéma qui ait été écrit et je m’étais dit que je pourrais m’inspirer de ce modèle-là pour produire un livre d’analyse. L’éditeur m’a aussitôt dit que ça ne se vendrait pas, qu’on ne pouvait pas publier ça. Je suis convaincu, pour ma part, que dans les universités, en tout cas, on pourrait tout à fait accepter ce type de projet, que ça ne coûte pas très cher et qu’en réalité on pourrait se voir pour en parler. Donc, oui, j’ai assez envie de reprendre l’écriture mais il faut un peu de temps. En fait, j’ai repris, il n’y a pas très longtemps, l’écriture de critiques et d’entretiens dans Positif. Du coup, ça ne m’a pas libéré du temps. Mais mon actualité la plus chronophage, ça reste quand même « Le Méliès » à Montreuil parce qu’il fallait porter la naissance de cette nouvelle salle, faire en sorte que l’équipe tienne le coup.

    Au nombre de toutes vos activités dans le domaine cinématographique, laquelle privilégiez-vous aujourd’hui ? Quels sont vos projets ?
    En tout cas, mon activité prochaine à la rentrée sera, j’espère, d’accompagner le documentaire sur la lutte des spectateurs et de l’équipe dans le conflit contre la mairie parce que j’aimerais qu’on aille jusqu’au bout et que ce soit réussi. Pas le film, parce que maintenant je l’ai vu et je suis convaincu que c’est réussi, mais je voudrais qu’il ait une existence réelle. C’est un vrai film sur l’amour du cinéma, parce que quand même cette équipe s’est réunie, a tenu bon parce que c’était le cinéma. Donc, ça raconte vraiment quelque chose de cet art un peu magique et puis, c’est un vrai film politique sur comment, tout à coup, un collectif, qui est non seulement l’équipe mais, aussi, une espèce de noyau dur de 150 à 200 spectateurs, tient la dragée haute à un pouvoir, qui est en l’occurrence la mairie, pendant un an et demi pour imposer le retour d’une équipe dont il ne veut pas qu’elle parte. C’est un truc assez unique et qui gagne à la fin… qui gagne et qui perd, car, en l’occurrence, on a perdu un de nos membres. Le film est aussi, en ce sens, assez tragique et bouleversant pour nous, mais on a commencé à le montrer à des gens qui n’étaient pas du tout au courant de l’affaire et, visiblement, il les touche beaucoup. On commence à discuter avec les tout premiers distributeurs. J’ai écrit au distributeur qui, moi, me paraît le plus approprié en France, et si lui va dessus, ce sera énorme. Mais, voilà, on trouvera peut-être un tout petit distributeur ou peut-être qu’il faudra l’auto-distribuer par le biais d’une structure plus associative. En fait, l’inconvénient de départ, puisque le film a été bloqué dans des commissions pour ce motif-là, c’est la question de savoir si ce n’est pas trop franco-français, montreuillo-montreuillois. Pour ma part, je pense vraiment que c’est un film qui parle de ce que c’est que l’engagement, qui fait un point sur le rapport que l’on peut avoir au travail, au collectif et qui pose vraiment des questions universelles, en fait, à partir d’un cas très précis.

    Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
    Sodankylä, le 14 juin 2017

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    JACQUES TATI : L’INTÉGRALE / THE UULTIMATE COMPLETE COLLECTION
    L’oeuvre intégrale du cinéaste tant attendue dans une édition de référence, avec copies restaurées et bonus de qualité.
    Coffret DVD / Blu-Ray / VOD
    Contenu du coffret 7 DVD (6 DVD de 6 longs métrages avec bonus + 1 DVD de 7 courts métrages)
    (En vente sur Internet et dans la boutique Filmihullu – Kamppi , Helsinki)
    (Jacques Tati The Ultimate Complete Collection -boksi on myynnissä nettikauppojen lisäksi Filmihullu-leffakaupassa – Kamppi, Helsinki )


    Legendaarinen elokuvantekijä

    Jacques Tati on yksi ranskalaisen elokuvan suuruuksista ja eräs elokuvahistorian merkittävimmistä visionääreistä. Lempeää huumoria taidokkaaseen kerrontaan ja terävään yhteiskuntakritiikkiin yhdistänyt Tati on saanut miljoonat ihmiset ympäri maailman vaikuttumaan – ja hymyilemään.

    Tati loi ainutlaatuisen maineensa 6 pitkällä ja 7 lyhyellä elokuvalla. Tatin kirjoittamat, ohjaamat ja näyttelemät hahmot, postimies Francois ja kömpelö herra Hulot, ovat samalla viivalla Buster Keatonin, Ohukaisen ja Paksukaisen sekä Charlie Chaplinin kulkurihahmon kanssa. Hauskat hahmot toimivat myös terävän kritiikin airuina. Tatin tarkkanäköiset huomiot modernisoituvasta Ranskasta ja toisen maailmansodan sirpaleista itseään uudelleenrakentaneesta Euroopasta ovat aina lämpimän huumorin pehmentämiä.

    Huom! Kokoelma sisältää 6 elokuvaa, 7 lyhytelokuvaa ja 22-sivuisen filmografian!

    LES FILMS LONGS MÉTRAGES

    JOUR DE FÊTE
    Lystikäs kirjeenkantaja • Fest i byn
    1949 version restaurée • B/W • 1.37
    1 h 23 • Mono
    BONUS A l’américaine / American Style, film d’analyse de Stéphane Goudet • 78 min

    LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT
    Riemuloma Rivieralla • Semestersabotören
    1978 version restaurée • B/W • 1.37
    1 h 24 • Mono
    BONUS Beau temps, vent léger / Good Weather, Light Wind, film d’analyse de Stéphane Goudet • 38 min

    MON ONCLE
    Enoni on toista maata • Min onkel
    1958 version restaurée • Couleur • 1.37
    1 h 50 • Mono
    BONUS Tout communique, Tout est beau / Everything is Beautiful, Everything Communicates, deux films d’analyse de Stéphane Goudet • 51 min et 52 min

    PLAYTIME
    1967 version restaurée • Couleur • 1.78
    1 h 58 • Dolby Digital 5.1
    BONUS  ABC Tempo – Tativille • 25 min • Like Home, film d’analyse de Stéphane Goudet • 18 min • Séquences commentées par Jérôme Deschamps et Stéphane Goudet • 13 min + 13 min

    TRAFIC – LIIKENNE
    1971 version restaurée • Couleur • 1.37
    1 h 33 • Mono
    BONUS Trafic International, interview deJonathan Romney, critique de cinéma • 14 min

    PARADE
    1974 version restaurée • Couleur • 1.37
    1 h 25 • Mono
    BONUS En piste / In the Ring, film d’analyse de Stéphane Goudet • 28 min

    COURTS MÉTRAGES
    – ON DEMANDE UNE BRUTE
    Etsitään kovanaamaa • Råskinn sökes (1934), 23 min
    – GAI DIMANCHE
    Rattoisa sunnuntai • Munter söndag (1935), 20 min
    – SOIGNE TON GAUCHE
    Harjoittele vasenta koukkuasi • Träna upp din vänsterkrok (1936), 12 min
    – L’ÉCOLE DES FACTEURS
    Kirjeenkantajien koulu • Skolan för brevbärare (1946), 15 min
    – COURS DU SOIR
    Iltakurssi • Kvällskursen (1967), 27 min
    – DÉGUSTATION MAISON
    Talon erikoisuus • Husets specialitet (1976), 13 min
    – FORZA BASTIA (1978/2000), 26 min
    BONUS  Les leçons du professeur Goudet / Professor Goudet’s Lessons, analyse du cinéma de Jacques Tati par Stéphane Goudet et Simon Wallon-Brownstone • 31 min


  • Les invités du FESTIVAL DU FILM DU SOLEIL DE MINUIT 2017

    SODANKYLÄ ET SON FESTIVAL DU SOLEIL DE MINUIT
    La 32e édition du Festival du film du soleil de minuit, qui s’est déroulée du 14 au 18 juin 2017, était cette année encore marquée de l’empreinte bien vivace de Peter von Bagh (décédé à l’automne 2014), cofondateur avec les frères Aki et Mika Kaurismäki du festival, avec un film documentaire posthume « Lauluja utopiasta » (Songs from Utopia) que le réalisateur Jouko Aaltonen vient d’achever sur la base, entre autres, d’interviews réalisées par Peter von Bagh lui-même ce même été 2014 . Directeur artistique et maître d’oeuvre du festival, Peter von Bagh a attiré de 1986 à 2014 les plus grands noms du cinéma international. Cette année encore, à l’occasion de cette 32e édition, le Festival accueillait des cinéastes de talent, comme Carlos Saura, Bertrand Bonello, l’actrice Hanna Schygulla, et la programmation offrait quelque 140 longs métrages au public qui était une fois de plus au rendez-vous et n’a pas manqué, malgré le soleil de minuit, de remplir les salles obscures (pas moins de 24 projections affichaient complet !). En effet, on a dénombré au terme des cinq jours du festival plus de 28 000 entrées toutes activités confondues – entre les séances de cinéma, les rencontres et les ciné-concerts –, chiffre qui se rapproche du record précédent de la 31e édition de l’année dernière.  Les files d’attente sont parfois un peu longues mais cela participe à l’ambiance de partage entre cinéphiles. Once again, LONG LIVE MIDNIGHT SUN FILM FESTIVAL!

    Mika Kaurismäki (Finlande)
    Carlos Saura (Espagne)
    Hanna Schygulla (Allemagne)
    Bertrand Bonello (France) – interviewé par Olaf Möller (Allemagne)
    Stéphane Goudet (France)
    Anne Imbert (France) et Hanna Schygulla (Allemagne)
    Gabriel Thibaudeau (Canada)
    Per Fly (Danemark)
    Juha Kuosmanen (Finlande)
    Ville Virtanen (Finlande)
    Kai Wessel (Allemagne)
    Lapinsuu – A guichets fermés !
    Jouko Aaltonen (Finlande)
    Tommi Korpela (Finlande)
    Juha Samola et Sinikka Sokka (Finlande)
    Visa Koiso-Kanttila (Finlande)
    Ville Suhonen (Finlande)
    Eija Pokkinen (Finlande)
    Neil Hardwick (Finlande)
    Simon Hussein Al-Bazoon (Irak/Finlande)
    Olaf Möller (Allemagne)
    Mika Taanila (Finlande)
    Anssi Mänttäri (Finlande)